Les meilleurs leaders ne sont pas ceux qui ont les meilleures réponses — ce sont ceux qui posent les meilleures questions. Et pour poser les bonnes questions, il faut des modèles de pensée. Le Petit Livre des grandes décisions de Krogerus et Tschäppeler condense 50 de ces modèles en un format accessible. Voici comment les utiliser concrètement dans votre pratique managériale, en 5 étapes.
La méthode — 5 étapes pour utiliser les modèles de Krogerus efficacement
Étape 1 — Explorer les modèles d’auto-connaissance
Avant de diriger les autres, il faut se connaître soi-même. Krogerus propose plusieurs outils puissants pour cela. La fenêtre de Johari divise la connaissance de soi en quatre quadrants : ce que je sais de moi et que les autres savent (arène), ce que je sais mais que les autres ne savent pas (façade), ce que je ne sais pas mais que les autres voient (angle mort), et ce que ni moi ni les autres ne connaissons (inconnu). L’outil de coaching et de feedback par excellence : l’objectif est d’élargir l’arène en réduisant les angles morts. Le modèle SCARF (Status, Certainty, Autonomy, Relatedness, Fairness) de David Rock complète ce tableau : il identifie les cinq domaines qui déclenchent une réponse de menace ou de récompense dans le cerveau. Un changement perçu comme menaçant l’autonomie ou le statut génèrera une résistance — indépendamment de sa pertinence.
Action concrète : Demandez à 3 personnes proches (collègue, collaborateur, manager) de vous citer une force qu’elles observent chez vous que vous ne mettez pas assez en avant. C’est une façon de réduire votre angle mort de Johari — et souvent, les réponses surprennent.
Étape 2 — Utiliser les modèles de priorisation au quotidien
La matrice Eisenhower — urgent/important — est l’un des outils les plus représentés dans le livre et les plus sous-utilisés dans la pratique. Elle divise les tâches en quatre quadrants : urgent et important (à faire soi-même, maintenant), important mais non urgent (à planifier), urgent mais non important (à déléguer), ni urgent ni important (à éliminer). La plupart des managers passent leur journée dans le quadrant “urgent et important” — c’est souvent parce qu’ils ont négligé le quadrant “important mais non urgent” : la prévention, la formation, la stratégie. Le quadrant qui différencie le manager réactif du leader proactif.
Action concrète : Listez les 10 tâches qui occupent votre temps cette semaine. Classez-les dans la matrice Eisenhower. Si plus de 70% se retrouvent dans le quadrant “urgent et important”, vous avez un problème d’organisation ou de délégation à adresser en priorité.
Étape 3 — Appliquer les modèles stratégiques à votre portefeuille
La matrice BCG catégorise les produits ou activités en quatre catégories : vaches à lait (forte part de marché, marché mature — génèrent du cash), stars (forte croissance, forte part — investir), dilemmes (forte croissance, faible part — décider), poids morts (faible croissance, faible part — abandonner). Ce modèle est directement transposable à un portefeuille de clients ou d’offres commerciales. Quel client est une “vache à lait” à entretenir ? Quel segment est un “dilemme” sur lequel vous devez décider d’investir ou de vous retirer ? La matrice de décision complète cet outil : pour une décision complexe, listez les options, pondérez les critères et scorez. Ce qui ressort révèle autant vos valeurs implicites que la “bonne” option.
Action concrète : Appliquez la matrice BCG à votre portefeuille clients ou offres. Identifiez vos “poids morts” — ces clients ou offres qui consomment de l’énergie sans créer de valeur proportionnelle. Décidez si vous les abandonnez, les transformez ou les maintenez avec des ressources réduites.
Étape 4 — Intégrer les modèles de gestion du changement
La courbe de Kübler-Ross — initialement développée pour le deuil — s’applique avec une pertinence saisissante aux transformations organisationnelles. Les phases : choc, déni, colère, négociation, dépression, acceptation, intégration. Comprendre à quelle étape se trouvent vos collaborateurs lors d’une réorganisation est précieux pour adapter votre communication. Un collaborateur en phase de déni ne peut pas entendre la même chose qu’un collaborateur en phase d’intégration. La résistance au changement n’est souvent que le signe que les personnes sont en plein milieu de la courbe — pas qu’elles refusent définitivement.
Action concrète : Lors d’un prochain changement dans votre équipe, cartographiez mentalement où se situe chaque collaborateur sur la courbe. Adaptez votre communication à chacun : plus d’écoute pour ceux en phase de déni ou de colère, plus d’action pour ceux en phase d’acceptation. Une même communication pour tous est rarement efficace.
Étape 5 — Varier les prismes pour décider avec plus de recul
Le modèle des cercles d’influence de Covey distingue trois zones : ce sur quoi on a de l’influence directe, ce sur quoi on a une influence indirecte, et ce qu’on ne peut pas contrôler. Concentrer son énergie sur le cercle d’influence directe réduit le stress et augmente l’efficacité. La richesse de la pensée stratégique vient de la capacité à regarder une situation à travers plusieurs prismes successifs — pas de l’application d’un seul modèle. Utiliser la matrice BCG, puis la fenêtre de Johari, puis les cercles d’influence sur une même décision complexe produit une analyse beaucoup plus riche qu’un seul modèle appliqué mécaniquement.
Action concrète : Face à votre prochaine décision complexe, choisissez délibérément deux modèles différents pour l’analyser. Observez ce que chaque modèle révèle que l’autre ne voyait pas. Cette tension entre prismes est précisément là où se trouvent les insights les plus précieux.
Points de vigilance
Les modèles simplifient — c’est leur force et leur limite. Aucun modèle ne capture la complexité réelle d’une situation. Utilisés comme grilles de lecture, ils éclairent. Utilisés comme recettes, ils conduisent à des décisions mécaniques et inadaptées. Un modèle est un point de départ, jamais une conclusion.
Le danger du modèle unique. Avoir un seul modèle mental revient à avoir un seul outil dans sa boîte à outils. La richesse de la pensée stratégique vient de la capacité à changer de prisme. Un manager qui applique toujours la même grille de lecture à toutes les situations se prive d’une partie de la réalité.
L’application sans compréhension produit des résultats aberrants. Utiliser la matrice BCG sans comprendre ses hypothèses — notamment la corrélation part de marché / rentabilité — conduit à des décisions erronées. Chaque modèle a un contexte de validité et des limites que l’utilisateur doit connaître.
Ce que j’en retiens
La valeur du livre de Krogerus n’est pas de tout connaître sur chaque modèle — c’est de nourrir sa réflexion avec une diversité d’outils. Je recommande souvent cet ouvrage à mes clients en consulting parce qu’il illustre une vérité fondamentale : les meilleurs décideurs ne sont pas ceux qui ont les meilleures réponses intuitives. Ce sont ceux qui savent choisir le bon prisme pour regarder une situation, poser les bonnes questions, et décider avec plus de recul que la moyenne.
1. La fenêtre de Johari identifie comme "angle mort" :
2. Dans la matrice Eisenhower, quel quadrant différencie le plus souvent le manager réactif du leader proactif ?
3. Dans la matrice BCG, que désignent les "poids morts" ?
4. La courbe de Kübler-Ross appliquée au management indique que la résistance au changement est souvent :
5. Quelle est la recommandation principale pour utiliser les modèles de pensée de façon efficace ?