Certaines dynamiques relationnelles au travail se reproduisent avec une régularité troublante : le collaborateur qui se victimise, le manager qui joue au sauveur, le conflit qui éclate toujours entre les mêmes personnes et de la même façon. L’analyse transactionnelle, développée par Eric Berne dans les années 1950-60, donne un langage précis à ces phénomènes que tout le monde ressent sans pouvoir les nommer — et une méthode pour en sortir.
La méthode — 5 étapes pour utiliser l’analyse transactionnelle dans sa pratique managériale
Étape 1 — Reconnaître les trois états du moi en situation
La clé de l’AT est le concept d’états du moi. Berne identifie trois états à partir desquels une personne communique et agit. Le Parent hérite des comportements et croyances des figures d’autorité : il peut être normatif (émet des règles, des jugements) ou nourricier (protège, encourage). Expressions typiques : “il faut”, “tu dois”. L’Adulte est l’état rationnel et objectif : il traite l’information présente, évalue et décide sur la base des faits. Expressions : “que s’est-il passé ?”, “quelles sont les options ?”. L’Enfant hérite des comportements de l’enfance : libre (spontané, créatif), adapté soumis (obéissant, effacé) ou adapté rebelle (opposition systématique). Expressions : “je veux !”, “c’est pas juste !”. Reconnaître depuis quel état on parle — et depuis quel état parle l’autre — est la première compétence à développer.
Action concrète : Lors de votre prochaine réunion d’équipe, observez les échanges en silence pendant 5 minutes. Notez pour chaque intervention : s’agit-il d’une communication Parent, Adulte ou Enfant ? Ne partagez pas encore vos observations — c’est un exercice d’observation pure.
Étape 2 — Identifier les transactions qui créent de la friction
Une transaction est un échange entre deux personnes. Quand un manager communique depuis son état Parent normatif à l’état Enfant d’un collaborateur, et que ce collaborateur répond depuis son état Enfant adapté soumis, ils sont dans une transaction qui peut reproduire une dynamique infantilisante — indépendamment de leurs intentions. La transaction complémentaire (Parent → Enfant / Enfant → Parent) est fluide mais peut enfermer les deux parties dans des rôles figés. La transaction croisée (Parent → Enfant reçue par l’Adulte, par exemple) crée de la friction mais peut aussi être volontairement utilisée pour sortir d’une dynamique stérile. Identifier le type de transaction en cours, c’est se donner le choix d’y répondre autrement.
Action concrète : Repensez à un échange récent avec un collaborateur qui s’est mal passé. Depuis quel état parliez-vous ? Depuis quel état a-t-il répondu ? Y avait-il un décalage ? Cette analyse rétrospective de 10 minutes prépare une réponse différente la prochaine fois.
Étape 3 — Reconnaître les jeux psychologiques récurrents
Les jeux psychologiques sont des séquences répétitives de transactions, souvent inconscientes, qui se terminent par un sentiment négatif prévisible pour l’un ou les deux protagonistes. Le Triangle de Karpman (Persécuteur-Victime-Sauveur) illustre l’un des jeux les plus fréquents au travail. Un collaborateur se positionne comme victime (“je n’y arriverai jamais”), le manager réagit en sauveur (“je vais t’aider”), prend en charge le problème — et le collaborateur reste en position de dépendance. La situation ne change pas, les rôles peuvent s’inverser, et les deux parties ressortent de l’interaction avec un sentiment désagréable qu’elles ne savent pas toujours nommer. La clé : si une situation se reproduit régulièrement avec le même schéma et les mêmes sentiments, c’est probablement un jeu.
Action concrète : Identifiez une situation qui se répète régulièrement avec un collaborateur ou un collègue. Demandez-vous : “Quel rôle est-ce que j’occupe dans ce schéma ? Sauveur, Persécuteur ou Victime ?” La réponse honnête est la porte de sortie du jeu.
Étape 4 — Répondre depuis l’état Adulte pour briser les jeux
Un manager qui identifie qu’il réagit systématiquement depuis son Parent normatif face à un collaborateur passif peut décider de répondre depuis son état Adulte : “Qu’est-ce qui te bloque ? Quelles sont tes pistes ?” Cette réponse rompt le jeu et invite le collaborateur à s’engager depuis son propre état Adulte. Ce n’est pas une technique froide ou distante — c’est une façon de traiter l’autre comme un adulte responsable plutôt que comme un enfant à diriger ou à sauver. La transaction Adulte-Adulte est la plus respectueuse et la plus efficace dans la grande majorité des situations professionnelles.
Action concrète : La prochaine fois qu’un collaborateur vient vous voir avec un problème, résistez à l’impulsion de donner immédiatement une solution. Posez d’abord ces trois questions : “Comment tu vois la situation ?” “Quelles solutions tu as déjà envisagées ?” “De quoi tu as besoin de ma part ?” C’est une réponse Adulte-Adulte.
Étape 5 — Développer sa flexibilité entre les états du moi
L’AT n’est pas normative — elle ne dit pas qu’un état est meilleur qu’un autre. L’Enfant libre est une source de créativité et d’enthousiasme précieuse. Le Parent nourricier peut être exactement ce dont un collaborateur en difficulté a besoin. L’enjeu est la flexibilité : pouvoir accéder à l’état approprié selon le contexte, et ne pas être enfermé dans un seul registre. Un manager systématiquement Parent normatif inhibe son équipe. Un manager systématiquement Enfant libre perd en crédibilité. La compétence relationnelle, c’est la capacité à choisir son état — pas à en avoir un seul.
Action concrète : Cette semaine, choisissez consciemment un moment pour utiliser un état du moi différent de votre registre habituel. Si vous êtes souvent Parent normatif, essayez une réunion entièrement en état Adulte. Si vous êtes souvent Adulte froid, permettez-vous de l’enthousiasme (Enfant libre) dans un brief d’équipe.
Points de vigilance
L’AT peut devenir réductrice. Étiqueter un collègue comme “toujours en état Enfant” ou un manager comme “trop Parent normatif” sans nuance produit des caricatures qui nuisent à la relation. L’AT est un outil d’observation, pas de classification définitive.
L’outil nécessite une formation sérieuse. Une mauvaise compréhension de l’AT peut conduire à des interprétations erronées et à des interventions contre-productives. Les concepts présentés ici sont une introduction — une formation approfondie auprès d’un praticien certifié garantit une utilisation rigoureuse.
L’AT est descriptive, pas normative. Elle décrit des dynamiques — elle ne dit pas qu’un état est supérieur à un autre. La flexibilité entre les états, selon le contexte, est l’objectif réel — pas d’être “toujours Adulte”.
Ce que j’en retiens
L’AT m’a beaucoup apporté dans ma pratique d’accompagnement parce qu’elle donne un langage précis à des phénomènes que tout le monde ressent sans pouvoir les nommer. Comprendre d’où on parle — et d’où parle l’autre — est le premier pas vers une communication plus consciente et plus efficace. C’est aussi un outil de responsabilisation : je ne suis pas victime des jeux relationnels dans lesquels je me retrouve — je peux choisir d’en sortir. Cette liberté de choix, une fois consciente, change tout.
🧠 Mini Quiz — Testez vos connaissances
5 questions pour valider votre compréhension et passer à l’action sur l’analyse transactionnelle
Question 1 — Quel état du moi correspond à un manager qui dit à son collaborateur : “Il faut que tu sois plus rigoureux, on ne fait pas les choses à moitié ici” ?
- A) Adulte
- B) Enfant libre
- C) Parent normatif
- D) Enfant adapté soumis
✅ Bonne réponse : C — Le Parent normatif émet des règles, des jugements et des injonctions héritées des figures d’autorité. Expressions typiques : “il faut”, “tu dois”, “on ne fait pas ça”. Cette communication peut être utile pour poser des cadres clairs, mais devient problématique quand elle est le mode de communication dominant du manager.
Question 2 — Dans le Triangle de Karpman, quel est le problème de la position “Sauveur” pour un manager ?
- A) Elle crée de la jalousie dans l’équipe
- B) Elle maintient le collaborateur en position de dépendance et empêche son développement réel
- C) Elle est perçue comme du favoritisme par les autres membres de l’équipe
- D) Elle consomme trop de temps au manager
✅ Bonne réponse : B — En jouant le Sauveur face à un collaborateur Victime, le manager résout le problème à la place de son collaborateur. La situation ne change pas fondamentalement, le collaborateur reste dépendant, et les deux parties reproduisent le même jeu. La sortie du jeu passe par une réponse Adulte qui invite le collaborateur à trouver ses propres solutions.
Question 3 — Quelle réponse illustre le mieux une communication Adulte-Adulte d’un manager face à un collaborateur qui dit “je n’y arrive pas” ?
- A) “Tu dois faire plus d’efforts — c’est une question de discipline.”
- B) “Ne t’inquiète pas, je vais régler ça pour toi.”
- C) “Qu’est-ce qui te bloque précisément ? Quelles solutions as-tu déjà envisagées ?”
- D) “C’est frustrant, je comprends totalement.”
✅ Bonne réponse : C — La communication Adulte-Adulte traite le collaborateur comme un interlocuteur responsable. Elle pose des questions sur les faits et les pistes, sans juger (Parent normatif) ni prendre en charge à la place de (Sauveur). Cette posture développe l’autonomie du collaborateur plutôt que sa dépendance.
Question 4 — Qu’est-ce qu’une transaction croisée ?
- A) Un échange entre deux personnes de niveaux hiérarchiques différents
- B) Un échange dans lequel la réponse ne correspond pas à l’état adressé, créant de la friction ou une rupture dans la dynamique
- C) Une communication simultanée avec plusieurs interlocuteurs
- D) Un message qui contient à la fois du contenu rationnel et émotionnel
✅ Bonne réponse : B — Dans une transaction croisée, la réponse ne vient pas de l’état attendu. Si un manager s’adresse à l’Enfant d’un collaborateur (Parent → Enfant) mais que le collaborateur répond depuis son Adulte (“Qu’entendez-vous par là exactement ?”), la transaction est croisée. Cela crée de la friction — mais peut aussi être utilisé volontairement pour sortir d’un jeu relationnel.
Question 5 — Pourquoi l’AT insiste-t-elle sur la flexibilité entre les états du moi plutôt que sur l’adoption permanente de l’état Adulte ?
- A) Parce que l’état Adulte est trop complexe à maintenir en toutes circonstances
- B) Parce que chaque état a sa valeur selon le contexte — l’Enfant libre apporte de la créativité, le Parent nourricier du soutien
- C) Parce que les clients et collaborateurs préfèrent interagir avec des interlocuteurs émotionnels
- D) Parce que l’état Adulte est réservé aux situations de crise
✅ Bonne réponse : B — L’AT n’est pas normative. Un manager systématiquement Adulte peut être perçu comme froid et distant. L’Enfant libre est une source d’enthousiasme et de créativité précieuse. Le Parent nourricier peut être exactement ce dont a besoin un collaborateur en difficulté. La compétence relationnelle, c’est choisir l’état approprié selon le contexte — pas en avoir un seul.