Une grille d'évaluation d'un commercial sert à deux choses, et la deuxième est celle que personne n'assume : évaluer le candidat, et obliger le dirigeant à écrire ce qu'il propose vraiment. Tant que le poste réel n'est pas couché sur le papier — cycle de vente, panier moyen, part de prospection à froid, niveau d'interlocuteur —, aucune note n'a de sens, parce qu'on ne sait pas contre quoi on note.
C'est la mécanique la plus fréquente des échecs de recrutement commercial en TPE. On annonce « vous ferez de la prospection », le candidat entend qu'il y a un fichier, un script, un CRM et un manager pour le briefer. Il arrive, il n'y a rien de tout ça. Au bout de quatre mois il n'a rien signé, il est démoralisé, le dirigeant est persuadé d'avoir mal recruté. Le recrutement n'était pas mauvais : la promesse était fausse.
La grille ci-dessous évalue quatre familles seulement — capacité de prospection, rigueur d'exécution, résistance au refus, compatibilité avec le cycle de vente réel — parce que ce sont les quatre qui déterminent si quelqu'un tiendra dans une structure sans direction commerciale. Elle se remplit en entretien, et elle se réutilise telle quelle douze mois plus tard en évaluation annuelle. Même critères, même échelle : c'est la seule façon de savoir si vous avez recruté juste.
Ce qu'un recrutement commercial raté coûte réellement à une TPE
Faites le calcul une fois, sérieusement, avant de rédiger la moindre annonce. Un commercial à 38 K€ brut annuel coûte environ 55 K€ chargés. Ajoutez la rampe de montée en compétence : sur un cycle de vente de deux à trois mois, personne ne signe avant le cinquième ou sixième mois, c'est mécanique, pas une question de talent. Ajoutez le temps du dirigeant — recrutement, intégration, accompagnement terrain, points hebdomadaires : deux à quatre heures par semaine pendant un semestre, prises sur du temps qui produisait ou qui vendait.
Ajoutez ensuite ce qu'on oublie toujours : le manque à gagner. Pendant que le poste est occupé par quelqu'un qui ne performe pas, le portefeuille confié ne travaille pas, les affaires en cours sont mal suivies, et certaines cibles sont « grillées » par des approches maladroites. Enfin, la séparation elle-même : période d'essai à gérer, ou rupture conventionnelle, ou pire, un départ après un an avec un litige.
L'ordre de grandeur qui revient sur le terrain, tous postes de commercial junior confondus, tourne entre douze et dix-huit mois de trésorerie pour une TPE de moins de vingt personnes. Ce n'est pas une étude, c'est une addition que je refais avec chaque dirigeant qui vient de vivre l'épisode. Elle est presque toujours sous-estimée d'un facteur deux, parce qu'on ne compte que le salaire.
La conséquence pratique est simple : passer six heures à construire une grille et à mener deux entretiens structurés est un investissement dérisoire face au risque. Le vrai coût n'est jamais le temps de recrutement — c'est le temps de non-recrutement d'après.
Et il existe une décision qui coûte encore moins cher : ne pas recruter tout de suite. Si vous ne savez pas encore décrire précisément à qui vous vendez, avec quel argumentaire et à quel taux de transformation, un commercial n'aura rien à exécuter. Il découvrira le métier en même temps que vous découvrirez le vôtre, et vous paierez cet apprentissage deux fois.
Les 6 critères qui prédisent quelque chose — et les 4 qui ne prédisent rien
Commençons par ce qu'il faut jeter. Le charisme en entretien ne prédit rien : l'entretien est une situation de vente, et un bon vendeur vend d'abord son propre profil. Ce qu'on observe alors, c'est sa capacité à réussir un rendez-vous préparé et bienveillant, pas sa capacité à passer quarante appels un mardi matin de novembre. Ce sont deux compétences différentes, et la seconde ne se voit pas en conversation.
Le CV d'un grand groupe ne prédit rien non plus, et il est même souvent un signal contraire. Un commercial venu d'un environnement structuré a travaillé avec des leads entrants, un CRM administré, un marketing qui produisait les supports et un manager qui découpait les objectifs. En TPE, il n'a rien de tout ça. Le passage grand groupe → TPE échoue moins par arrogance que par sidération devant le vide organisationnel.
Le carnet d'adresses promis est la promesse la moins souvent tenue du recrutement commercial. Un carnet appartient à une relation, pas à une personne : il transfère mal, il transfère lentement, et il est souvent contractuellement interdit de le transférer. Recrutez comme s'il n'existait pas ; s'il se matérialise, considérez-le comme un bonus.
L'ancien chiffre d'affaires est le critère le plus trompeur de tous, et c'est pourtant celui que tout le monde note. « J'ai fait 1,2 M€ » ne veut rien dire hors de son contexte : quelle notoriété de marque derrière lui, quel prix, quel niveau de récurrence, quel portefeuille hérité, quelle part de leads entrants ? Le seul chiffre comparable est le volume d'activité : combien d'appels par semaine, combien de rendez-vous obtenus, combien de propositions émises, combien de relances. Le volume et la méthode se transposent ; le CA, non.
Restent six critères qui prédisent réellement la réussite dans une petite structure. Un : la capacité de prospection à froid, la seule compétence non substituable, parce que tout le reste peut être compensé par le dirigeant ou par un outil. Deux : la rigueur d'exécution — tenir un rythme, tenir un fichier, tenir une relance à J+7 sans qu'on le lui rappelle. Trois : la résistance au refus, mesurée par ce que la personne fait de son quatorzième « non » du matin. Quatre : la qualité de découverte, c'est-à-dire la capacité à poser une question qui dérange plutôt qu'à dérouler une plaquette. Cinq : la tenue du prix, la fréquence et l'ampleur des remises consenties. Six : la compatibilité avec le cycle de vente réel — quelqu'un qui a vendu en une visite ne tiendra pas forcément un cycle de six mois à trois interlocuteurs, et l'inverse est vrai.
Noter un commercial : pourquoi une échelle 1-4, et pourquoi on note à deux
Une échelle impaire produit un refuge. Sur 1 à 5, le 3 absorbe tous les critères sur lesquels l'évaluateur n'a pas d'opinion tranchée — et en fin d'entretien vous obtenez une moyenne à 3,1 qui ne dit rien du tout. L'échelle 1 à 4 supprime le milieu : il faut basculer d'un côté ou de l'autre. 1 et 2 sont deux façons de dire non, 3 et 4 deux façons de dire oui. C'est inconfortable, et c'est exactement l'effet recherché.
Une échelle ne vaut cependant que par ses ancrages écrits. Notez avant l'entretien, pour chaque critère, ce que valent concrètement un 1 et un 4 : « 4 = décrit un rythme d'appels chiffré et daté, avec le fichier qu'il utilisait et la façon dont il le mettait à jour ; 1 = parle de prospection sans jamais donner un nombre ». Sans ces repères, deux évaluateurs notent deux choses différentes et la grille redevient une impression déguisée en chiffre.
Noter à deux n'est pas une précaution de grande entreprise, c'est une correction de biais. Le dirigeant qui recrute est en situation de besoin : il a une charge à déléguer, il veut que ça marche, il entend ce qu'il a envie d'entendre. Un second évaluateur — associé, responsable de production, comptable, ou l'intervenant extérieur qui vous accompagne — n'a pas ce besoin. Il n'a pas à être commercial : il a à écouter et à noter selon les mêmes repères.
La règle d'exploitation est plus importante que la moyenne. On ne compare pas les totaux, on compare les écarts : chaque critère où les deux notes diffèrent de deux points ou plus déclenche une discussion, et souvent une question complémentaire au second entretien. Ce sont ces écarts qui contiennent l'information, pas le score global.
Dernier point de méthode : posez avant le premier entretien votre note plancher éliminatoire sur la capacité de prospection. Si c'est le poste, un 1 sur ce bloc ne se rattrape avec aucun autre bloc, quelle que soit la moyenne. Écrivez-le avant de rencontrer les candidats — après, vous trouverez toujours une bonne raison de faire une exception.
Les mises en situation qui séparent vraiment les candidats
Un entretien sans mise en situation évalue une chose : la capacité à parler de son travail. C'est une compétence réelle, mais ce n'est pas celle que vous payez. Deux exercices suffisent, et ils prennent vingt minutes.
Le jeu de rôle d'appel à froid. Vous êtes un prospect type de votre marché, vous donnez au candidat trois lignes de contexte — secteur, taille, fonction de l'interlocuteur — et cinq minutes de préparation. Puis vous décrochez, dos à lui si possible, et vous êtes ce que vous êtes vraiment au téléphone : pressé, sec, pas hostile mais pas disponible. Ce que vous observez n'est pas la performance : c'est la structure. Annonce-t-il en quinze secondes qui il est et pourquoi il appelle ? Pose-t-il une question ouverte avant de proposer quoi que ce soit ? Que fait-il de votre première objection, et de la deuxième ? Un candidat qui se ferme après un refus et enchaîne sur un argumentaire récité est un candidat qui vous coûtera cher.
« Racontez-moi votre dernière affaire perdue. » C'est la question la plus discriminante de tout l'entretien, parce qu'elle n'a pas de réponse préparée. Trois réponses possibles. Le candidat n'en a pas en tête : soit il ne prospecte pas, soit il n'analyse rien — dans les deux cas, note basse. Le candidat accuse : le prix, le concurrent, le marketing, le client indécis. Note basse également, parce qu'il ne pilote pas ce qu'il contrôle. Le candidat raconte l'affaire avec des détails — le nom du décideur qu'il n'avait pas rencontré, l'étape qu'il a sautée, ce qu'il ferait autrement : note haute, sans hésiter.
Complétez par une question de volume, jamais par une question de résultat. « Sur une semaine ordinaire, combien d'appels aboutis, combien de rendez-vous, combien de propositions ? » Un commercial qui pilote son activité répond en trois secondes avec des nombres. Celui qui répond « ça dépend des périodes » ne mesure rien, et ne se corrigera donc jamais tout seul.
Enfin, testez la compatibilité en montrant une vraie affaire de votre entreprise, anonymisée : le contexte, l'interlocuteur, le montant, le nombre de rendez-vous nécessaires. Demandez comment il l'aurait conduite. Un candidat habitué à des cycles courts et à des paniers de 800 € dira des choses qui ne fonctionneront pas sur un cycle de cinq mois à 40 K€ — et vous le verrez immédiatement, sans avoir à le déduire d'un CV.
Réutiliser la même grille en entretien annuel et en plan de progrès
L'intérêt d'une grille écrite apparaît surtout douze mois après. Reprenez exactement les mêmes six blocs, la même échelle 1 à 4, et faites deux colonnes : la note d'entretien de recrutement, la note d'aujourd'hui. Le delta par critère est une information que ni le chiffre d'affaires ni le ressenti ne vous donneront.
Trois configurations, trois décisions différentes. Les notes ont progressé mais le CA n'est pas là : le problème est probablement en amont du commercial — ciblage, offre, prix, ou volume de leads insuffisant. Les notes ont baissé alors qu'elles étaient bonnes : c'est un signal de démotivation ou d'un problème de management, pas de compétence, et il se traite vite. Les notes n'ont jamais bougé depuis le recrutement : la personne exécute ce qu'elle savait déjà faire et n'a rien appris — c'est là qu'il faut décider si c'est votre encadrement qui manque, ou son plafond qui est atteint.
En évaluation annuelle, ajoutez une colonne que le recrutement n'a pas : ce que l'entreprise a réellement fourni. Le fichier promis a-t-il existé ? Le CRM a-t-il été administré ? Les rendez-vous d'accompagnement ont-ils eu lieu, ou ont-ils sauté quatre fois sur six pour cause d'urgence de production ? Un commercial noté 2 en prospection dans une entreprise qui n'a jamais livré de fichier n'est pas un commercial à 2 — c'est un dispositif à 2.
Le plan de progrès qui sort de là ne doit contenir que deux critères travaillés, pas six. Pour chacun : un comportement observable, une échéance à trois mois, et une modalité de vérification qui ne dépend pas de la bonne foi de personne — nombre d'appels tracés, taux de relance à J+7, complétude des fiches CRM. Un plan de progrès sur six axes est un plan de progrès sur zéro axe.
Enfin, gardez la trace écrite. Deux grilles signées à douze mois d'intervalle, avec des faits datés, transforment une conversation difficile en conversation étayée — que la suite soit une augmentation, une réorientation du poste ou une séparation.
Grille d'évaluation d'un commercial : recrutement et entretien annuel
La colonne de droite est un exemple rempli. Remplacez-la par vos propres valeurs — c'est le seul travail qui compte.
Bloc 1 — Capacité de prospection
La seule compétence non substituable. Note plancher éliminatoire si le poste est un poste de chasse.
Bloc 2 — Découverte et écoute
On note ce qu'il demande, jamais ce qu'il raconte.
Bloc 3 — Négociation et défense du prix
La remise consentie est le coût le plus invisible d'un mauvais recrutement.
Bloc 4 — Rigueur et pilotage
CRM, suivi, relances, reporting. Le critère qui prédit le mieux la performance du mois 7.
Bloc 5 — Résistance et autonomie
Ce que la personne fait de son quatorzième refus du matin, et de ses journées sans manager.
Bloc 6 — Adéquation au poste réel et décision
À remplir AVANT de recevoir le premier candidat. Colonne gauche : votre réalité. Colonne droite : sa note de compatibilité.
Gardez-le sous la main.
Recevez la grille complète par email : les 6 blocs de critères, l'échelle de notation 1-4 avec ses repères écrits, les mises en situation d'entretien et la fiche de décision à deux évaluateurs.
C'est envoyé.
Le modèle est dans votre boîte — vérifiez les indésirables si vous ne le voyez pas d'ici deux minutes. Répondez directement à cet email si vous voulez qu'on regarde votre cas.
Réserver 30 minutesLes erreurs qui vident le modèle de son intérêt
Recruter sur le carnet d'adresses
Le carnet appartient à une relation, pas à une personne : il transfère mal, lentement, et il est souvent contractuellement interdit de le transférer. Recrutez comme s'il n'existait pas. S'il se matérialise dans les six mois, c'est un bonus — jamais une hypothèse de plan.
Le seul entretien de conversation, sans mise en situation
Un entretien classique mesure la capacité à parler de son métier, pas à l'exercer. Vingt minutes de jeu de rôle d'appel à froid et une question sur la dernière affaire perdue vous en apprennent plus que deux heures de récit de carrière.
Ne pas écrire le poste réel avant de recevoir
Cycle de vente, panier moyen, niveau d'interlocuteur, part de prospection à froid, moyens réellement fournis : tant que ce n'est pas écrit, vous notez contre un poste imaginaire. C'est la cause n°1 des ruptures avant douze mois, bien avant l'incompétence.
Noter seul
Le dirigeant qui recrute est en situation de besoin : il veut que ça marche et il entend ce qu'il veut entendre. Un second évaluateur — associé, chef d'atelier, intervenant extérieur — n'a pas ce biais. On ne compare pas les totaux, on discute chaque critère où les notes diffèrent de deux points.
Confondre potentiel et résultats
Un candidat brillant en entretien peut n'avoir jamais tenu un volume d'activité, et un profil terne peut passer quarante appels par jour depuis six ans. Le potentiel se note dans les blocs 2 et 5 ; les résultats se vérifient par le volume et la méthode, jamais par l'ancien chiffre d'affaires.
Un commercial recruté sans fichier, sans argumentaire et sans point hebdomadaire échoue quelles que soient ses notes. C'est précisément ce que couvre une direction commerciale à temps partagé : construire le dispositif avant l'embauche, mener le second entretien avec vous, puis tenir l'encadrement des six premiers mois — la période où tout se joue.
Direction Commerciale Externalisée →